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Cette histoire se déroula, au cours de l’année 1945-46, dans la classe de Philo-Lettres, dans laquelle se trouvait mon oncle Henri Mussat* qui me la racontée.
Mlle Le Borgne, devenue par la suite madame Travel, était une professeure de physique à laquelle les nécessités du service avaient contraint le proviseur à lui confier des cours de Sciences Naturelles (je l’avais la même année et dans la même matière en 5ème1**). Ses cours n’étaient pas plus mauvais que ceux d’autres professeurs, mais en matière de chahut (sans aller trop loin quand même), elle se taillait parfois des bâtons pour se faire battre. Ce dont profitaient les garçons qui avaient vite repéré qu’elle en avait un peu peur. Elle avait, comme beaucoup de professeurs femmes, appréhendé d’enseigner dans un lycée mixte dont le lycée de Brest, en 1945, avait été le premier dans le genre.
Les garçons émaillaient souvent ses cours de plaisanteries plus ou moins fines mais jamais méchantes ni inconvenantes. Et, quand l’occasion se présentait, ils n’hésitaient pas à lui monter de petits canulars…
Comme dans toute salle de Sciences Naturelles qui se respecte, même dans un lycée où la pénurie d’après-guerre sévissait au maximum, on y trouvait un squelette. Lequel avait donné l’idée à des garçons de la classe de monter la plaisanterie suivante :
Profitant de l’interclasse de 10 heures qui durait une dizaine de minutes environ, ils pénétrèrent dans la salle et se livrèrent à un mystérieux travail sur le squelette en question. Après quoi, ils sortirent et rejoignirent leurs camarades comme si de rien n’était.
À l’heure dite, les élèves entrèrent et le cours débuta dans le calme. Je ne me souviens plus de quoi il était question, mais il n’avait aucun rapport avec le squelette. Mais, pendant que Mlle Le Borgne parlait, il lui arrivait de jeter un regard vers le dit squelette et on pouvait y percevoir une sorte de surprise. Et chaque fois que cela se produisait, des rires étouffés se faisaient entendre du côté des garçons, ce qui intriguait fort les filles qui n’étaient pas dans le coup.
Mais au bout d’un certain temps, n’y tenant plus, Mlle Le Borgne s’arrêta de parler et, se tournant vers le….corps du délit, elle demanda à voix haute :
“ Mais enfin, qu’est-ce qu’il a ce squelette ?”
Puis, tout d’un coup, découvrant le travail des garçons, elle s’écria :
“Ah les imbéciles ! Ils ont mis les jambes à la place des bras et les bras à la place des jambes !!”
Naturellement, fous rires dans toute la classe. Rires auxquels Mlle Le Borgne ne put s’empêcher de s’associer. Puis, reprenant son sérieux, elle dit : “ Bande de vauriens ! Voulez-vous bien aller me remettre ce squelette comme il faut et dépêchez-vous !!”. Quelques garçons volontaires s’empressèrent d’aller exécuter l’ordre, cependant que la prof les surveillait. “ Et faites attention à ne rien casser, hein ! sinon je vous en ferai payer un autre !!”
“ Oh ! dit l’un des garçons, si on l’abîme, ce n’est pas grave ! On n’aura qu’à mettre celui du Scrooge*** à la place !!”.
Fous rires à nouveau, mais Mlle Le Borgne intervint :
“ Voulez-vous bien vous taire, bande d’insolents, ou alors, c’est moi qui vous enverrai tout de suite dans le bureau de monsieur Thébault et on verra s’il appréciera !!”
La menace pouvant être prise au sérieux, les plaisanteries cessèrent et les garçons achevèrent de remettre le squelette dans son état normal. Et le cours reprit normalement, bien que les élèves continuèrent à jeter au squelette des coups d’œil narquois.
* : Devenu quelques années plus tard maître d’internat dans le même établissement.
** : Note de l’auteur.
*** : “Scrooge” Fameux surnom donné au surveillant général en référence à un héros de Dickens. dans “Un conte de Noël”.
Jean-Noël Berthemet
Novembre 2008